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Retour sur l’atelier de Lyonel Icart

Le 28 septembre dernier, le LABRRI a tenu un atelier avec le cinéaste Lyonel Icart intitulé «Intégration et Citoyenneté dans la télésérie Jasmine de Jean-Claude Lord. Analyse d’un récit». Voici le résumé de cet atelier proposé par Yara El Ghadban.

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Pour les anthropologues, le récit a toujours été au cœur de notre démarche et la source première dans laquelle nous puisons notre savoir. C’est en écoutant l’Autre raconter sa vie que nous tentons de comprendre son univers. Dans sa présentation, Icart s’appuie sur cette conception du récit, comme lieu de savoir, pour faire une réflexion toute en nuances sur les relations interculturelles au Québec, telles qu’elles se manifestent dans le récit télévisé, Jasmine.

Parue en 1996 avec l’appui des organismes subventionnaires gouvernementaux, Jasmine incarne un moment charnière de l’histoire contemporaine du Québec. Les blessures du deuxième référendum étaient encore vives tant du côté du mouvement souverainiste que du côté des communautés anglophones et issues de l’immigration qui s’étaient senties injustement visées par le discours de Jacques Parizeau. De plus, le virage au début des années 1990 vers un modèle civique de l’intégration et de la citoyenneté dans les politiques culturelles et politiques d’immigration de la province – un modèle qui visait à désethniciser les appartenances identitaires et les déterritorialiser en prônant une appartenance citoyenne fondée sur l’État de droit et le partage d’une langue commune (le français) – se heurtait de plus en plus à une réalité infiniment plus complexe. Parler le français n’amenait pas nécessairement à un attachement affectif à cette langue. Une bonne connaissance de l’histoire du Québec n’amenait pas nécessairement à une plus grande sensibilité envers le projet de construire une nation québécoise indépendante. L’État de droit n’éliminait pas les conflits de race, de genre, de classe, de religion.

Dans le flou et l’ambigüité des années 1990 germaient déjà les grands débats qui allaient éclater, parfois violemment, une décennie plus tard, notamment la crise des accommodements raisonnables et la question des rapports interculturels. Est-ce si surprenant alors qu’une télésérie comme Jasmine ait vu le jour durant cette période transitionnelle?

Comme l’a expliqué Icart, la télésérie avait été conçue, et de manière assez explicite, comme une plaidoirie pour l’Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration des immigrants, intitulé «Au Québec pour bâtir ensemble» (1990). Non seulement avait-elle été subventionnée généreusement par les institutions gouvernementales, mais elle mettait en vedette bon nombre de politiciens élus à l’époque, signe de sa légitimation politique. Elle sera rediffusée en 1999 suite à la publication par le ministère de l’Éducation de sa politique d’intégration scolaire et d’éducation interculturelle : une école d’avenir (1998). Jasmine représente en quelque sorte une prise de conscience de la part du gouvernement et un instrument de propagande. D’abord, elle met en relief le constat que les politiques d’intégration à elles seules ne suffisaient pas pour assurer le vivre ensemble, et je dirais, une reconnaissance de la part de la classe politique, qu’en fait, ces politiques risquaient d’échouer. Il fallait donc faire la démonstration auprès du public que le modèle civique était le seul qui convenait à une société pluraliste comme le Québec marquée par les tensions et les conflits identitaires. Ainsi à travers le récit de Jasmine, une policière noire, de père québécois et de mère haïtienne, un personnage qui incarne une double marginalité, celle du genre et celle de la race, qu’on voit s’articuler une tentative de réconciliation entre la société d’accueil et les communautés immigrantes, mais aussi, une défense de la politique gouvernementale en matière d’intégration et de citoyenneté.

La série met en scène, souligne Icart, plusieurs situations d’exposition de fissures profondes dans le tissu social. L’arc principal de la série se déploie en quatre grandes problématiques qui orientent le spectateur vers une vision spécifique de la société québécoise : l’antagonisme entre «eux» et «nous», l’intégration, la participation à la cité des diverses communautés ethnoculturelles et la résolution de ce conflit dans la participation de tous à la cité et dans l’ouverture sur le monde.

Lorsqu’un collègue policier abat un jeune noir dans des circonstances nébuleuses, Jasmine se trouve à l’épicentre d’un séisme interculturel, à la fois martyre et héros de la situation. De par son identité hybride, Jasmine est la première affectée par ces conflits, mais aussi elle est la seule qui pourrait les résoudre, ayant un pied d’un côté comme de l’autre de la guerre de tranchées qui allait exploser. Cela étant dit, elle a des opposants, mais aussi des alliés et c’est ce jeu complexe d’oppositions et de complicités que Icart a si bien éclairé dans sa présentation. S’appuyant sur un modèle interprétatif sémiologique et structuraliste, il met en relief une série d’oppositions binaires mises en œuvre par les personnages : altérité /identité; autorité/contestation, etc.

En fait, à travers les personnages se dresse dans la série un schéma dichotomique très clair qui trahit son fondement idéologique : D’un côté la société pluraliste, démocratique, francophone, civique, qui est mise en valeur et de l’autre côté la société monoculturelle, ethniciste, repliée sur elle-même, marquée par la violence. Comme l’a souligné Icart, le message est en fait tellement didactique que le scénario avait parfois l’air de sortir d’un rapport sociologique. Une telle instrumentalisation des productions culturelles mérite qu’on s’y attarde un peu plus, surtout de la véritable potentialité des productions culturelles comme médiateurs et lieux de négociation. Quel est le rôle des productions culturelles et des artistes (dans ce cas, réalisateurs et comédiens) dans un tel contexte? Sont-ils des critiques de la société? Des pédagogues? Des propagandistes? Ou simplement des interprètes qui nous renvoient une image, parfois pas trop élogieuse de nous-mêmes? Où se situent les médiateurs culturels comme Jasmine dans ce va-et-vient entre marginalité et pouvoir?

Un élément qui rend le personnage de Jasmine si puissant est le fait que sa double marginalité sexuelle et raciale soit contrebalancée par sa proximité avec le pouvoir : elle fait partie de l’institution chargée de maintenir l’ordre, la police. Une institution qui à la fois protège, mais aussi intimide. C’est l’institution qui représente le plus éloquemment le travail, mais aussi l’abus du pouvoir. On voit à travers Jasmine l’effet positif des politiques d’intégration, mais aussi la violence que ça prend pour que ces politiques fonctionnent. Jasmine suscite la suspicion et le ressentiment autant qu’elle inspire la cohésion et le dialogue. Est-ce pour dire que les relations interculturelles ne peuvent que contenir un élément de coercition pour qu’elles puissent surmonter les préjugés? Faut-il justement un peu de propagande pour qu’il ait véritable vivre ensemble? Faut-il que l’Autre soit complice du pouvoir pour se faire accepter?

Dans sa présentation Icart pose trois questions : Quelle conception de la citoyenneté la télésérie présente-t-elle ? Quelle conception de l’intégration propose-t-elle ?

Quinze ans plus tard, qu’est-ce qui a changé ?

S’il est assez clair quelle conception de la citoyenneté et de l’intégration la série proposait dans les années 1990, il est beaucoup plus difficile de déterminer quel effet une série comme Jasmine aurait au lendemain de la crise des accommodements raisonnables. Je doute que la télésérie soit rediffusée aujourd’hui. Comment situer Jasmine dans la foulée de la résurgence du «nous» comme cadre de référence et du virage juridique dans la négociation des conflits interculturels : élaboration de chartes de citoyenneté et de laïcité, la signature de contrats sociaux par les nouveaux arrivants, etc.

Il est légitime de poser la question si la série n’était pas plutôt une eulogie pour une certaine conception de la société québécoise qu’une célébration et quelle forme prendrait une série du même genre aujourd’hui.

En rétrospective, on ne peut s’empêcher de se demander qu’est-ce qui a pu bien échapper aux réalisateurs de la série et aux partisans de la vision qu’elle défend pour que 15 ans plus tard, on se retrouve plus que jamais confrontés à ces conflits et à des politiques interculturelles beaucoup plus dogmatiques et rigides qui risquent d’exacerber ces conflits. Je pose la question à M. Icart : quel est donc l’angle mort de Jasmine ?


Retour sur Bateson

Retour sur “La pertinence des travaux de Gregory Bateson pour un mondecomplexe”

Proposé par: Rachel Boivin-Martin, étudiante chercheure, LABRRI

Le 27 juillet 2012, chercheurs et étudiants se sont rencontrés au LABRRI autour des écrits de Gregory Bateson. L’auteur, situé à l’intersection entre diverses disciplines, propose des pistes intéressantes pour les participants du groupe de lecture :

Sylvie Genest (chercheuse et professeure au département de musique de l’UQAM) :

L’intérêt des écrits de Bateson se trouve d’abord, pour moi, dans la clarification que j’y trouve au sujet de la méthode systémique (bien que Bateson se réclame plutôt lui-même de la cybernétique du 2e mouvement qu’on dit aussi la Théorie des systèmes auto organisateurs). Mais plus encore, mon intérêt est stimulé par la manière dont cet auteur met en évidence la valeur de l’abduction comme type d’inférence en sciences humaines. Bateson définit l’abduction comme étant ce « prolongement latéral des composants abstraits de la description » qui nous autorise à mettre en relation « deux systèmes de connaissance […] du fait qu’ils obéissent aux mêmes règles » (La nature et la pensée, 1984 : 149-150). Une autre idée majeure qui prend tout son sens dans la méthode de recherche que défend Bateson est qu’il existe une « distinction logique entre le nom et la chose nommée » (Ibid. 37) et qu’il est nécessaire d’en tenir compte si on veut parler de l’essentiel, c’est-à-dire si on veut « mettre en évidence l’ordre ou le modèle qui sous-tend l’univers » (Vers une écologie de l’esprit, 1972 : 12).

Daniel Côté (chercheur et professionnel scientifique à IRSST) :

Le groupe de lecture sur Bateson a permis pour ma part de réfléchir aux enjeux de la communication dans le contexte des services de réadaptation au travail. Dans ce domaine, les études qualitatives optent généralement pour une approche narrative ou phénoménologique ou encore en se réclamant d’un modèle constructiviste. L’unité d’analyse est l’individu, son expérience, ses perceptions, etc. La définition des problèmes cliniques s’effectue au niveau des écarts de perception intervenant/patient. On en reste généralement à  ce niveau. Le niveau organisationnel, systémique, politique, historique est généralement escamoté. C’est là où le modèle de Bateson peut être utile, en décrivant différents niveaux où des interactions prennent place ou en pensant l’effet de certains niveaux sur la configuration ou l’orientation des conduites individuelles et des interactions interpersonnelles. Dans le contexte de la santé, les cliniciens appliquent des principes institutionnels, suivent des normes et certaines règles qui les contraignent dans leur capacité à y déroger, tentant tant bien que mal de contourner les règles pour optimiser leur intervention (j’ai un exemple très concret à la CSST que je pourrai raconter ultérieurement). La théorie des niveaux ou des types logiques peut être utile pour penser la complexité de l’interculturel. Tout comme Bourdieu l’a énoncé avec son concept d’habitus, le système possède des attributs, il est structuré et structurant, mais cela ne signifie aucunement que l’individu soit un réceptacle passif de normes à intégrer, il agit sur le système. Et c’est là où le parallèle avec la notion d’ethos chez Bateson est intéressant. Les systèmes ne sont pas des entités rigides et relativement figées, elles évoluent, se transforment pour s’adapter à des réalités nouvelles.

L’autre aspect qui m’a interpellé durant l’échange et la lecture des textes est la question de la symétrie ou asymétrie des interactions. Au moins deux individus sont nécessaires pour communiquer. Cela suppose la maîtrise relative d’un code ou d’un idiome commun : grammaire, symboles, schèmes de référence, représentations, etc. C’est la base d’une compréhension réciproque. Or il se peut qu’un « code » reflète davantage l’univers ou le champ expérientiel de l’un des deux interlocuteurs. Bien que B puisse comprendre ce que A lui raconte, jusqu’à quel point A ne s’impose-t-il pas à B, jusqu’à quel point ne lui impose-t-il pas une herméneutique donnée sur un sujet donné. À titre d’exemple, les catégories diagnostiques et les modèles d’explication de la maladie qui traversent la relation thérapeute/patient peuvent être situées dans le cadre d’un rapport de pouvoir entre A et B. B peut s’y soumettre comme il peut s’y montrer réfractaire ou s’y opposer carrément s’il sent que sa propre perspective n’est pas reconnue ou s’il ne s’y reconnaît pas. Cette joute herméneutique n’implique pas seulement A et B, elle implique l’horizon social et culturel de A et celui de B, elle met en jeu des processus et des modalités d’apprentissages sociaux et culturels qui appartiennent à l’un et à l’autre. Cette rencontre interculturelle peut être harmonieuse, mais elle peut aussi rencontrer des écueils en s’inscrivant dans le registre de la confrontation et de la légitimation d’une expérience d’être au monde. L’asymétrie apparaît dès lors que la perspective de B est invalidée, contestée, raillée, ridiculisée, tournée en dérision, voire réprimée. Cependant, en contexte de soins, il arrive souvent que B recherche des explications de la part de A dont il reconnaît expertise et autorité. Comment se pose la relation de domination dans ce contexte? Elle doit se penser par rapport à la finalité de l’interaction, à l’intention de A de rendre B plus autonome et de lui venir en aide en ce sens. Ainsi, A peut orienter B sur certaines pistes herméneutiques (comme en relation d’aide), au rythme du sujet, l’asymétrie du pouvoir est réelle, mais dans un contexte de bienveillance et dans une visée émancipatrice (empowerment). Les patients disent souvent qu’ils ne se sentent pas écoutés, compris, respectés dans leurs préférences thérapeutiques; ils finissent par perdre confiance en leur intervenant et, après des expériences répétées du même genre, perdent confiance dans le système, décrochent et se retrouvent vulnérables encore plus parce que la question des besoins spécifiques n’a pas été abordée, ni par le clinicien ni par l’institution qui défend une certaine uniformité des modèles de soins (ex. autonomie vs interdépendance, restauration de capacité fonctionnelle vs soutien social et affectif).

Rachel Boivin-Martin(étudiante à la maîtrise en anthropologie) :

Pour ma part, le modèle de communication paradoxale de Bateson me permet de poser un regard différent sur les relations entre institutions et individus au Québec. Le concept de double contrainte (qui place un individu dans l’impossibilité de répondre ou d’agir comme espéré) met en lumière une situation qui semble récurrente en contexte d’interculturalité. Bateson propose que la métacommunication puisse permettre de sortir d’un tel cul-de-sac. Cela m’amène à me poser la question, dans le cadre de ma recherche, si l’exigence de « neutralité » adressée aux enseignants du cours Éthique et culture religieuse les place dans une situation de double contrainte. 

Arthur Pecini (étudiant au doctorat en anthropologie) :

La théorie de la communication discutée (double contrainte) et l’approche systémique de Bateson sont pour moi, très pertinentes. L’idée que les règles ne sont pas données par des structures sociales ou, a priori, imposées aux individus, mais qu’elles sont plutôt négociées dans la rencontre et dans la communication m’est utile pour analyser le processus d’immigration. Je m’intéresse principalement au cas des immigrants « qualifiés » qui ont fait des projets de vie à partir de ce qu’ils ont entendu des agents d’immigration et à partir de discutions avec d’autres personnes avant d’émigrer. Dans le cas des Brésiliens, je vois que pendant l’immigration, leurs objectifs de vie ont dû être modifiés à cause de l’impossibilité de poursuivre des projets qu’ils avaient élaborés avant le départ. Cette situation produit le « double bind » de l’immigrant. Ce « double bind » peut amener les immigrants à avoir des questionnements comme: rester ou partir? Changer de domaine de travail?  Faire une autre formation professionnelle? Trouver un « survival job » en cherchant dans son domaine de travail? Aller dans une autre province ou rester au Québec?  Etc.

Je crois que les échelles sont très importantes pour penser l’intégration des immigrants. L’intégration est un sujet d’actualité pour différents acteurs, tels les institutions gouvernementales, les organismes communautaires et principalement, les immigrants. Alors, il y a différents points de vue et différentes échelles jouant toutes un rôle important pour l’intégration sociale. Par exemple, le contexte transnational et le contexte culturel peuvent orienter les objectifs et les projets de vie des immigrants.

Je me suis aussi demandé : quelles étaient les possibles relations entre Bateson et d’autres auteurs qui réfléchissent sur la capacité d’action et critique des acteurs sociaux, comme Boltanski et Margareth Archer.

Bob W. White (chercheur et professeur en anthropologie à l’Université de Montréal) :

Il me semble que la démarche de Bateson est très proche d’une démarche herméneutique ou dialogique, non seulement les dialogues (même si fictifs) au début du livre Steps to an Ecology of Mind, mais surtout dans sa fascination pour les procédés (non pas les procédures) du savoir. Il pose alors une série de questions d’ordre épistémologique qui donne l’impression d’être dans un cadre de réflexivité, mais qui est plus complexe; ce n’est pas le rôle du soi dans la construction du savoir, mais les dynamiques de savoir à plusieurs échelles. Le va-et-vient qu’il propose entre « loose thinking » (très proche de la notion de jeu chez Gadamer et Wittgenstein) et « strict thinking » (une forme de schématisation plus systématique) pourrait être comparé au cercle herméneutique, où les impressions sont remises en question, raffinées et ramenées dans la spirale du savoir.  

Sur un autre sujet, je n’avais jamais remarqué les liens/similarités entre les méthodes d’observation développées avec Mead en Indonésie (un premier projet d’anthropologie visuelle très importante) et les méthodes d’observation en thérapie de la famille. Il y a un sujet à développer là-dessus.  

Mais la partie du livre qui m’a le plus interpelée, c’est le chapitre sur « national character » quand il essaie de faire la différence entre « circonstance » and « caractère ». Plus tard dans le même chapitre, il propose des stratégies médiatiques pour la transmission des messages en rapport avec les différences culturelles nationales; hallucinant et difficile à imaginer de nos jours, non seulement parce que la culture est tabou, mais aussi parce qu’il participait (avec toute l’équipe de Mead et Benedict) à l’effort de guerre (pour eux une guerre nécessaire et juste).  

Aussi à retenir : ses explications dans le chapitre sur la pensée cybernétique, où nous lisons cette idée de « la hiérarchie des contextes » (quand on saute d’une échelle à une autre ce qui est pertinent change aussi, alors le contenu du contexte dépend de l’échelle prise en considération); autrement dit: « Without content, there is no communication », sublime. 408

Nous voulons savoir :

Gregory Bateson fait-il partie de votre bibliothèque? En quoi ses idées vous sont-elles utiles?


Atelier : La pertinence des travaux de Bateson pour un monde complexe

Le LABRRI vous invite à son prochain atelier ce vendredi 27 juillet où Bob White, Sylvie Genest, et Danielle Gratton présenteront sur le thème « La pertinence des travaux de Gregory Bateson pour un monde complexe ».

Vendredi 27 juillet de 9h30 à 13h au C-3080-1. Pavillon Lionel-Groulx, 3150 rue Jean-Brillant, Université de Montréal

Pour une description plus détaillée de l’atelier, cliquez ici.

Cet atelier est bâti sur le modèle d’un groupe de lecture, les participants sont donc invités à lire quelques textes qui seront discutés dans les présentations:

Véronique BEDIN et Martine FOURNIER (dir.), « Gregory Bateson », La Bibliothèque idéale des sciences humaines, Editions Sciences humaines, 2009.

URL : www.cairn.info/la-bibliotheque-ideale-des-sciences-humaines-article-25.htm

Wolfram Lutterer, (2007), »The two beginnings of communication theory », Kybernetes, Vol. 36 Iss: 7 pp. 1022 – 1025

URL : http://dx.doi.org/10.1108/03684920710777793

Bob White est professeur au département d’anthropologie de l’Université de Montréal et chercheur au LABRRI
Sylvie Genest s’intéresse à la théorie des musiques populaires et anthropologie des cultures musicales et est professeure à l’UQAM
Danielle Gratton, doctorante en anthropologie à l’Université de Montréal, est chercheure au LABRRI, directrice et fondatrice du CEIRI et psychologue à l’Hôpital Juif de Réadaptation


Charles Blattberg sur l’interculturalisme et l’abstraction

Charles Blattberg sur l’interculturalisme (compte rendu proposé par Jorge Frozzini)

Le 24 mai 2012, dans le cadre de la série « Ateliers du LABRRI », Charles Blattberg nous a fait part de ses réflexions lors de sa présentation « L’interculturalisme : le danger de l’abstraction ».

Dès le début de son exposé, Charles Blattberg nous dit que la meilleure réponse à un conflit est une démarche dialogique, c’est-à-dire une démarche qui laisse une grande place à l’écoute, à la compréhension et qui a besoin d’une dose d’ouverture de l’esprit. Pour lui, cela constitue une autre possibilité à d’autres types de dialogue faisant appel à l’abstraction.

L’abstraction a quelque chose de bizarre et en même temps elle est partout, car nous l’utilisons de façon constante. Elle crée une séparation entre les concepts. De plus, elle sépare les concepts de nous et eux de nous. Même si nous travaillons de plus en plus avec des abstractions, il y a des variations dans ces dernières ou dans leur utilisation, car cela dépend, entre autres, de notre disposition à en faire (nous aimons en faire ou non, ou nous avons été éduqués pour en faire ou non). Ainsi pour Blattberg, il y a deux types d’abstractions ou de positionnements par rapport à l’abstraction :

  1. Le désengagement est un appel à l’analyse ou, en d’autres termes, diviser les concepts ou les mettre en morceaux pour les remettre ensemble. Cette forme d’abstraction requiert une distance par rapport à l’objet.
  2. Le désintéressement peut être compris comme quelque chose qui est bien en soi. Il y a quatre formes de désintéressement :
    1. gouter (apprécier la beauté de la chose ou l’aborder avec un esprit désintéressé)
    2. jouer (avec un esprit désintéressé)
    3. imaginer (cela comprend le raisonnement hypothétique, les rêves, l’empathie, etc.)
    4. montrer (montrer la beauté des choses, par exemple un spectacle)

Ces deux positionnements ne permettent pas de traiter au sérieux les valeurs selon Blattberg, car on n’arrive pas à y aller dans une conception « thick »[1] de ces dernières. En suivant le même raisonnement, selon Blattberg, l’esthétisme est une forme d’abstraction, car il y a une forme de désengagement et de désintéressement qui sont présents. En ce sens, il explique que les premiers esthètes sont les enfants et par la suite il mentionne les philosophes, car tous les deux utilisent plusieurs éléments de l’abstraction.

Blattberg prend le temps d’expliquer les dangers de l’abstraction lorsque nous sommes en présence d’un conflit, mais aussi lorsque ce conflit met en scène des individus ayant des horizons culturels différents. Pour expliquer ces dangers, il prend l’exemple des droits de la personne. Pour lui, les droits de la personne relèvent d’une catégorie biologique qui dans la pratique deviennent des éléments divisés, ils deviennent une liste ou une collection d’éléments provoquant trois problèmes :

  1. En tant que concepts abstraits séparés, il est facile de jouer avec leur sens.
  2. Il y a une tendance à démotiver les individus en définissant les mots ou les valeurs ainsi, c’est-à-dire en utilisant un jargon qui favorise une distanciation et non un vrai engagement avec ces derniers.
  3. Les droits encouragent des façons très antagonistes d’aborder les conflits. En effet, on parle toujours d’adversaires, d’opposants ou d’ennemis lorsqu’il y a deux parties et les relations que ces catégories soulèvent ne sont pas toujours les plus souhaitables :
    1. Les opposants peuvent être des amis. De plus, on peut aborder une question donnée pour le bien commun.
    2. Un adversaire peut gagner si seulement l’autre perd.
    3. Des ennemis ne visent que la destruction de l’autre.

Ainsi, les droits encouragent des luttes antagonistes qui ne favorisent pas le dialogue. Blattberg explique que le dialogue contient la racine « dia » qui fait référence à « l’entre », à cet espace où il peut y voir une rencontre. Selon ce dernier, il y a trois formes de dialogue :

  1. La plaidoirie suppose une séparation. Nous retrouvons la neutralité du juge devant les adversaires. Dans cette situation, il ne peut y avoir que des gagnants et des perdants. Cette dynamique fait perdre la vérité de la question, selon Blattberg. De plus, il n’y a pas une forme de dialogue dans laquelle « l’entre » a une place primordiale avec des échanges qui vont dans les deux sens. Nous retrouvons plutôt une forme hiérarchique ou verticale d’échanges, c’est-à-dire du haut vers le bas.
  2. Dans la négociation, nous retrouvons deux postures : la bonne foi et la réelle ou la politique. Cette dernière n’étant pas guidée par la tolérance, il y a une volonté d’écraser l’autre, mais comme la personne ou le groupe est trop faible, il doit se résigner à négocier. En effet, avec la tolérance, selon Blattberg, il y a un niveau de respect et il faut faire des concessions. Toutefois, lors d’une négociation de bonne foi, il y a des valeurs que l’on partage. Lors de la négociation, le moyen utilisé le plus souvent est celui de mettre de la pression pour arriver à l’objectif final, c’est-à-dire un accommodement.
  3. La conversation est la meilleure forme de dialogue, selon Blattberg, car les moyens et la fin sont différents. En effet, les moyens sont orientés afin de convaincre l’autre de la vérité de nos arguments. Ainsi, il faut écouter l’autre pour comprendre le pourquoi de ses revendications ou en d’autres termes, il faut apprendre de l’autre. On a besoin d’un esprit ouvert et sans entraves comme l’est la pression qui peut le menacer. La fin recherchée est la compréhension partagée ou un lieu commun. En somme, on vise la résolution du conflit en arrivant à une situation où tout le monde est gagnant, car on arrive à une réconciliation sans compromis avec l’élaboration d’une compréhension partagée.

Cette dernière forme de dialogue est difficile et fragile à réaliser. Comme nous l’avons constaté, le problème avec le discours des droits est l’utilisation constante de la plaidoirie et de la négociation sans jamais essayer la conversation. De plus, on cherche toujours un équilibre ou un compromis à travers de batailles ou des accommodements sans arriver à des réconciliations.

Selon Blattberg, nous avons besoin d’un autre type de théorie des droits pouvant conduire vers un dépassement de la négociation et de la recherche d’accommodements qui ne visent qu’un équilibre entre les parties et cela de façon toujours très antagoniste. Pour lui, il faut faciliter la conversation et la réconciliation, qui dans la recherche du bien commun, intègrent tout le monde.

À la suite de cet exposé, le défi lancé par Blattberg, à son auditoire, a été celui d’articuler quelques positions souvent défendues dans le cadre de certains enjeux politiques sans utiliser le discours des droits. Les enjeux qu’il nous a proposés ont été ceux de l’avortement, le conflit étudiant, le port du hijab et le mariage gai. Cet exercice a permis de démontrer la difficulté, mais non l’impossibilité d’arriver à la résolution d’un conflit à travers la conversation. En effet, nous avons pu constater la faisabilité de cette forme de résolution de conflits et du potentiel que la conversation renferme.


[1] Blattberg différencie une conception « thick » d’une « thin » en suivant le raisonnement suivant : « Est-ce que le concept a des composantes fermes pour le définir solidement ou non? » En d’autres termes, est-ce qu’il dépend d’autres concepts ou non? Pour lui, une conception « thick » a un réseau d’autres conceptions que lui est rattaché et qui permettent de démontrer la complexité à laquelle nous nous confrontons dans le monde.


Atelier avec Charles Blattberg

Le 24 mai il y aura un atelier avec Charles Blattberg (Professeur titulaire, Département de science politique à l’Université de Montréal). L’atelier s’intitule « L’interculturalisme: le danger de l’abstraction » et aura lieu de 9h à 13h, C-3019, Pavillon Lionel-Groulx, 3150 rue Jean-Brillant, Université de Montréal.

SVP confirmez votre présence:  bob.whtie@umontreal.ca


Dany Rondeau sur l’épistémologie de l’interculturel (compte-rendu)

Compte-rendu et réactions à la présentation de Dany Rondeau au LABRRI: « L’interculturel comme catégorie épistémologique »

Par Rachel Boivin-Martin

Le 15 mars dernier, le LABRRI recevait Dany Rondeau spécialiste en éthique et professeure au Département des Lettres et Humanités de l’UQAR :

« L’interculturel est un concept plutôt marginal en philosophie. » explique prof Rondeau. Également perçu comme trop fleur bleue en sciences sociales, l’interculturel pensé en termes épistémologiques est apparu à la conférencière comme pouvant pallier les faiblesses des théories modernes sur les questions pratiques de philosophie qui traitent du pluralisme.

C’est en s’interrogeant d’abord sur l’universalisme des valeurs dans le contexte de l’aide internationale, tout en constatant la pluralité des morales que la professeure s’est lancée sur les pistes d’une éthique interculturelle[1]. Celles-ci lui permettraient aussi de préciser la signification du concept de pluralité et pluralisme, chose qui apparaît importante dans la mesure où les termes sont utilisés abondamment aujourd’hui. Dans cette optique, le pluralisme « dans sa version forte » comme l’auteure le qualifie, irait plus loin que le seul constat de la pluralité et également plus loin que le simple respect de la différence, en cherchant des façons de comprendre et de vivre la pluralité de nos sociétés tout en visant l’épanouissement de tous.

L’interculturel comme catégorie épistémologique prend pour bases théoriques les écrits de Raimundo Panikkar et d’Axel Honneth. Elle pose, entre autres, le postulat que les confrontations entre différentes conceptions du monde, autant au niveau des personnes, des communautés que des sociétés, ne peuvent être évitées et sont parfois même nécessaires à la reconnaissance de soi et de l’autre. Ainsi, si ce processus de mouvement vers l’autre qui intéresse particulièrement Panikkar est toujours risqué, c’est surtout parce qu’il faut d’abord passer par soi. Cela nécessite une prise de conscience de sa propre histoire, source de ses « précompréhensions » (Gadamer), « de procéder à une compréhension et à une critique de sa tradition » (Panikkar). Détourné temporairement de sa propre compréhension, décentré[2],  « LÀ » survient la rencontre avec l’autre, avec sa manière de concevoir le monde…

Autre élément important de cette approche, est la recherche constante d’un dialogue authentique. Une méthode interculturelle vise à ce que, le soi découvre à partir de quel horizon il comprend le monde (famille, spiritualité, citoyenneté…) tout en cherchant également à toucher l’horizon de l’autre, sans nécessairement penser pouvoir un jour le saisir.

La professeure suggère l’éthique de Jean-Marc Ferry qui s’intéresse aux dimensions historiques de l’identité et leur narrativité, comme exercice de mémoire et de reconstruction avec l’autre, rendant possible la rencontre de deux horizons. La tâche n’apparaît pas des plus simples, mais se rapproche de concepts « chouchous » de certaines approches en anthropologie qui s’intéressent aussi à la mémoire, à la reconnaissance et au dialogue. [3]

Il n’en demeure pas moins que pour passer de la théorie à la pratique, des compétences nommées interculturelles sont à développer. Sert à titre d’exemple la présentation du programme du cours Éthique et culture religieuse (ECR). Celui qui connut depuis son lot de controverses[4] est créé en 2008 en remplacement aux cours d’enseignements religieux et morales au niveau primaire et secondaire.

Pour ce faire, Dany Rondeau nous place à l’intersection entre éthique et interculturel, elle qui connaît le programme du bout de ses doigts pour s’intéresser, à l’heure actuelle, à la formation des professeurs à la pratique du dialogue dans le programme :

La structure du programme se compose de trois axes majeurs, soit l’éthique, les connaissances des diverses traditions religieuses et les compétences formelles (outils de réflexion). Un cheminement qui nécessite un va-et-vient allant d’un axe à l’autre, montre comment les élèves passent « d’un positionnement moral à une réflexion éthique ».

Une critique adressée au programme est d’encourager un certain relativisme. Après cette présentation du programme ECR, il nous apparaît que bien que les élèves soient appelés à s’interroger sur « les valeurs et les normes qui sous-tendent la conduite humaine »[5] et à prendre conscience que celles-ci ne sont pas universelles, cela ne semble pas être une réflexion qui a pour objectif de rivaliser avec les croyances particulières. En se référant aux éléments théoriques présentés plus haut, la rencontre des horizons est encouragée et mise à profit, deux choses qui sont impossibles du point de vue relativiste, ou à l’extrême, nihiliste, où tout est équivalent et permettrait d’acheter une forme de paix sociale. Les objectifs du programme semblent plutôt s’inscrire dans une volonté de réflexion commune sur le mieux-être collectif. D’une certaine façon, en tenant pour « acquis » les droits individuels, les élèves qui respectent les territoires symboliques de chacun s’exercent maintenant à créer des ponts entre ceux-ci. Vaste programme!

De plus, le fait d’accorder une place privilégiée aux éléments historiques et culturels catholiques, protestants et judaïques tout comme aux spiritualités des peuples autochtones laisse supposer que ceux-ci sont reconnus comme constitutifs du patrimoine québécois. Ces traditions et les autres rencontrées dans un Québec plus récent contiennent des vérités relatives, mais pas nécessairement à parts égales constitutives dans une perspective historique. Comme Dany Rondeau le mentionnait : « Relativiser n’est pas un exercice qui mène nécessairement au relativisme “extrême”. » Il peut servir à rencontrer l’autre dans sa différence, tout en ne sacrifiant pas ses valeurs.

Le programme ECR cherche à développer par diverses situations d’apprentissage autant des compétences pour le dialogue que des connaissances sur les différentes traditions religieuses du contexte québécois actuel. Guidés par le professeur, les élèves explorent les différentes traditions religieuses, dont la leur, en développant un regard curieux sans pour autant avoir à présenter leur rapport personnel à la religion.

En fin d’atelier, la conférencière nous proposa un exercice qui invitait les participants à tracer les contours d’une situation d’apprentissage. Le but était de réfléchir à un exercice en classe sur des sujets variés tels les rapports familiaux, le rapport à l’autorité… qui par une approche narrative mettrait à l’œuvre une herméneutique de l’autre.

Certains exemples présentés par les participants proposaient, entre autres, l’utilisation de productions médiatiques et culturelles comme objet tierce. Pour le justifier, un groupe croyait que l’échange libre et la reconnaissance de soi et de l’autre pourraient se trouver facilités lorsque les individus se trouvent côte à côte et non face à face. Une autre équipe présentait les jeux de rôles comme pouvant favoriser l’expression libre de systèmes de valeurs et du processus de décentration.

Un des constats : Le défi est de taille pour les professeurs qui doivent s’assurer, entre autres, que les discussions ne se voient pas prises dans le cul-de-sac du jugement moral.

La présentation de Dany Rondeau nous aura permis d’explorer d’autres éléments philosophiques fondamentaux d’une approche interculturelle et de constater, en première impression, l’aspect innovateur de ce programme éducatif qui semble éviter les pièges du relativisme tout en osant aborder la question de la pluralité des morales dans le contexte politique et social actuel.


[1]Voir, entre autres, les textes de Dany Rondeau: La relation des droits aux devoirs: interculturelle (2008), Comprendre le phénomène religieux: conditions d’une éthique pluraliste (2008), Fondements philosophiques et normatifs du programme Éthique et culture religieuse : une analyse sous l’angle de la reconstruction (à paraître).

[2] La décentration est un processus proposé par le psychologue du développement Piaget qui implique que le sujet acquiert une perspective qui se situe à l’extérieur de son point de vue propre. L’anthropologue sur le terrain est souvent appelé à prendre conscience qu’il y a (toujours) plus à savoir que le sens immédiat que ses schémas de connaissances lui offrent.

[3] Voir, entres autres, les texte de Johannes Fabian Time and the other (2002) et Remembering the present (1996).

[4] Voir la page Wikipédia sur le sujet qui trace les grandes lignes du débat et offre des références pertinentes sur les divers positionnements: http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89thique_et_culture_religieuse

[5] Éléments du canevas du cours Éthique et cultures religieuses


Atelier sur le Bottin Interculturel (BIC)

Présentation des résultats de recherche préliminaires sur la création d’un Bottin interculturel (compte rendu proposé par Jorge Frozzini)

Le 26 janvier 2012, dans le cadre de la série « Ateliers du LABRRI », Laurie Savard et Rachel Boivin-Martin ont présenté leurs résultats préliminaires sur la création d’un bottin interculturel. Cet outil constitue l’un des premiers pas dans l’entente de partenariat de recherche entre le LABRRI et le Conseil interculturel de Montréal (CIM)[1].

En ce jeudi matin d’une belle journée du mois de janvier, nous avons eu le plaisir d’entendre la présentation de Laurie Savard et Rachel Boivin-Martin portant sur l’élaboration d’un « bottin interculturel ». Elles nous ont fait part non seulement de leur méthodologie de recherche, mais aussi de leurs observations et de la première version du bottin électronique qui devrait être mis en ligne au début de 2012. La présentation a mis en évidence l’utilité du bottin comme une référence pour les différents chercheurs intéressés par la réalité et l’orientation de recherche interculturelle, principalement dans l’Est du Canada. De plus, il aura l’avantage d’être interactif puisqu’il est construit sous forme de wiki, en plus de nous permettre de visualiser les différents réseaux dans lesquels les chercheuses et les chercheurs évoluent. Parmi les informations originales contenues dans le bottin, nous retrouvons une liste de publications illustrant le courant interculturel du chercheur. Par exemple, nous pouvons citer des textes tels que celui de Lomomba Emongo. 2011. « Il était une fois l’Autre. Propos pour une recherche en alternatives ». Eberhard, Christoph. (éditeur). Le courage des alternatives. Éditions Académia-Bruylant. Sous presse; ou celui de Danielle Gratton. 2009. L’Interculturel pour tous : une initiation à la communication pour le troisième millénaire. Éditions : Saint-Martin et ainsi de suite.

Afin de constituer ledit bottin, il aura fallu un immense travail de recherche en vue de collecter l’information pertinente à travers le Québec et l’Ontario. En effet, la méthodologie proposée pour trouver les chercheurs travaillant dans une perspective ou une orientation interculturelle n’était pas quelque chose d’aisé, car cette dernière n’est pas toujours explicite dans l’information disponible au sujet des chercheurs. Ainsi, elles ont procédé par une série d’étapes leur permettant d’écarter ou de retenir les chercheurs pertinents à la constitution de ce bottin et cela à travers toutes les disciplines pouvant faire appel à une telle perspective.

 

La première étape était celle de la définition. Elles ont procédé, en premier lieu, à la distinction de l’utilisation du terme interculturel à l’aide de trois registres :

  1. Le registre sociologique ou thématique, c’est-à-dire l’utilisation du terme pour décrire un état de fait ou une rencontre.
  2. Le registre idéologique ou dynamique selon lequel l’interculturel est un modèle décisionnel, une façon de gérer la diversité, etc.
  3. Le registre de l’orientation, d’une épistémologie ou d’une philosophie interculturelle en ce sens que l’interculturel renvoie à une vision du monde ou à une éthique relationnelle.

À l’aide de ces trois registres, lors de la deuxième étape, elles ont pu commencer à rechercher les chercheuses et les chercheurs intéressés par ce domaine. Une fois cette étape réalisée, elles ont procédé par institutions universitaires et en dernier lieu à partir des références se trouvant dans les publications ou travaux de recherche.

À l’aide des trois registres, les conférencières ont exploré les intérêts des chercheuses et des chercheurs pour la culture. Par la suite, elles se sont penchées sur le contexte d’utilisation du mot interculturel ou, en d’autres termes, la façon de le combiner avec d’autres mots. Elles se sont rendu compte, entre autres choses, que les trois registres sont complémentaires, tout en étant conscientes que ce modèle des trois registres ne s’applique pas nécessairement en dehors du Québec. De plus, elles ont pu constater des différences dans l’utilisation du terme interculturel entre les anglophones et les francophones, en plus de l’importance du vocabulaire utilisé par les chercheuses et les chercheurs pour bien comprendre ce qu’ils entendent par interculturel. En ce sens, une observation particulièrement intéressante a été l’utilisation des différentes déclinaisons du terme interculturel, selon le registre utilisé par la chercheuse ou le chercheur. Ainsi, lorsqu’on utilise le premier registre (sociologique), on a tendance à utiliser le terme interculturalité, tandis que dans le deuxième registre (idéologique/dynamique) c’est plutôt le vocable interculturalisme qu’on utilise. Finalement, parmi les chercheuses et les chercheurs utilisant le troisième registre (orientation/épistémologie/philosophie) c’est davantage le mot interculturel qui prédomine.

Lors de cette présentation, il y a eu une série de discussions autour des critères de sélections des chercheuses et des chercheurs mentionnés dans le bottin. En effet, que faire par exemple, d’une personne qui n’a pas été inscrite dans le bottin et qu’elle considère que cela devrait être le cas? Les échanges nous ont guidés naturellement vers l’importance de bien expliquer les critères de sélection avant de rendre public cet outil.

Le travail présenté a été non seulement acharné, mais aussi précurseur. En effet, en situant dans un même registre des individus parsemés dans des lieux géographiques et disciplinaires aussi vastes, elles contribuent à dévoiler le monde dans toute sa complexité et permettent de nommer l’optique épistémologique et philosophique qu’est l’interculturel. Ce premier pas permettant de visualiser une communauté de partage ne s’arrête pas qu’à une simple liste de noms et d’affiliations, ni à une bibliographie exhaustive, car le travail ne fait que commencer.