Retour sur l’atelier de Lyonel Icart

Le 28 septembre dernier, le LABRRI a tenu un atelier avec le cinéaste Lyonel Icart intitulé «Intégration et Citoyenneté dans la télésérie Jasmine de Jean-Claude Lord. Analyse d’un récit». Voici le résumé de cet atelier proposé par Yara El Ghadban.

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Pour les anthropologues, le récit a toujours été au cœur de notre démarche et la source première dans laquelle nous puisons notre savoir. C’est en écoutant l’Autre raconter sa vie que nous tentons de comprendre son univers. Dans sa présentation, Icart s’appuie sur cette conception du récit, comme lieu de savoir, pour faire une réflexion toute en nuances sur les relations interculturelles au Québec, telles qu’elles se manifestent dans le récit télévisé, Jasmine.

Parue en 1996 avec l’appui des organismes subventionnaires gouvernementaux, Jasmine incarne un moment charnière de l’histoire contemporaine du Québec. Les blessures du deuxième référendum étaient encore vives tant du côté du mouvement souverainiste que du côté des communautés anglophones et issues de l’immigration qui s’étaient senties injustement visées par le discours de Jacques Parizeau. De plus, le virage au début des années 1990 vers un modèle civique de l’intégration et de la citoyenneté dans les politiques culturelles et politiques d’immigration de la province – un modèle qui visait à désethniciser les appartenances identitaires et les déterritorialiser en prônant une appartenance citoyenne fondée sur l’État de droit et le partage d’une langue commune (le français) – se heurtait de plus en plus à une réalité infiniment plus complexe. Parler le français n’amenait pas nécessairement à un attachement affectif à cette langue. Une bonne connaissance de l’histoire du Québec n’amenait pas nécessairement à une plus grande sensibilité envers le projet de construire une nation québécoise indépendante. L’État de droit n’éliminait pas les conflits de race, de genre, de classe, de religion.

Dans le flou et l’ambigüité des années 1990 germaient déjà les grands débats qui allaient éclater, parfois violemment, une décennie plus tard, notamment la crise des accommodements raisonnables et la question des rapports interculturels. Est-ce si surprenant alors qu’une télésérie comme Jasmine ait vu le jour durant cette période transitionnelle?

Comme l’a expliqué Icart, la télésérie avait été conçue, et de manière assez explicite, comme une plaidoirie pour l’Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration des immigrants, intitulé «Au Québec pour bâtir ensemble» (1990). Non seulement avait-elle été subventionnée généreusement par les institutions gouvernementales, mais elle mettait en vedette bon nombre de politiciens élus à l’époque, signe de sa légitimation politique. Elle sera rediffusée en 1999 suite à la publication par le ministère de l’Éducation de sa politique d’intégration scolaire et d’éducation interculturelle : une école d’avenir (1998). Jasmine représente en quelque sorte une prise de conscience de la part du gouvernement et un instrument de propagande. D’abord, elle met en relief le constat que les politiques d’intégration à elles seules ne suffisaient pas pour assurer le vivre ensemble, et je dirais, une reconnaissance de la part de la classe politique, qu’en fait, ces politiques risquaient d’échouer. Il fallait donc faire la démonstration auprès du public que le modèle civique était le seul qui convenait à une société pluraliste comme le Québec marquée par les tensions et les conflits identitaires. Ainsi à travers le récit de Jasmine, une policière noire, de père québécois et de mère haïtienne, un personnage qui incarne une double marginalité, celle du genre et celle de la race, qu’on voit s’articuler une tentative de réconciliation entre la société d’accueil et les communautés immigrantes, mais aussi, une défense de la politique gouvernementale en matière d’intégration et de citoyenneté.

La série met en scène, souligne Icart, plusieurs situations d’exposition de fissures profondes dans le tissu social. L’arc principal de la série se déploie en quatre grandes problématiques qui orientent le spectateur vers une vision spécifique de la société québécoise : l’antagonisme entre «eux» et «nous», l’intégration, la participation à la cité des diverses communautés ethnoculturelles et la résolution de ce conflit dans la participation de tous à la cité et dans l’ouverture sur le monde.

Lorsqu’un collègue policier abat un jeune noir dans des circonstances nébuleuses, Jasmine se trouve à l’épicentre d’un séisme interculturel, à la fois martyre et héros de la situation. De par son identité hybride, Jasmine est la première affectée par ces conflits, mais aussi elle est la seule qui pourrait les résoudre, ayant un pied d’un côté comme de l’autre de la guerre de tranchées qui allait exploser. Cela étant dit, elle a des opposants, mais aussi des alliés et c’est ce jeu complexe d’oppositions et de complicités que Icart a si bien éclairé dans sa présentation. S’appuyant sur un modèle interprétatif sémiologique et structuraliste, il met en relief une série d’oppositions binaires mises en œuvre par les personnages : altérité /identité; autorité/contestation, etc.

En fait, à travers les personnages se dresse dans la série un schéma dichotomique très clair qui trahit son fondement idéologique : D’un côté la société pluraliste, démocratique, francophone, civique, qui est mise en valeur et de l’autre côté la société monoculturelle, ethniciste, repliée sur elle-même, marquée par la violence. Comme l’a souligné Icart, le message est en fait tellement didactique que le scénario avait parfois l’air de sortir d’un rapport sociologique. Une telle instrumentalisation des productions culturelles mérite qu’on s’y attarde un peu plus, surtout de la véritable potentialité des productions culturelles comme médiateurs et lieux de négociation. Quel est le rôle des productions culturelles et des artistes (dans ce cas, réalisateurs et comédiens) dans un tel contexte? Sont-ils des critiques de la société? Des pédagogues? Des propagandistes? Ou simplement des interprètes qui nous renvoient une image, parfois pas trop élogieuse de nous-mêmes? Où se situent les médiateurs culturels comme Jasmine dans ce va-et-vient entre marginalité et pouvoir?

Un élément qui rend le personnage de Jasmine si puissant est le fait que sa double marginalité sexuelle et raciale soit contrebalancée par sa proximité avec le pouvoir : elle fait partie de l’institution chargée de maintenir l’ordre, la police. Une institution qui à la fois protège, mais aussi intimide. C’est l’institution qui représente le plus éloquemment le travail, mais aussi l’abus du pouvoir. On voit à travers Jasmine l’effet positif des politiques d’intégration, mais aussi la violence que ça prend pour que ces politiques fonctionnent. Jasmine suscite la suspicion et le ressentiment autant qu’elle inspire la cohésion et le dialogue. Est-ce pour dire que les relations interculturelles ne peuvent que contenir un élément de coercition pour qu’elles puissent surmonter les préjugés? Faut-il justement un peu de propagande pour qu’il ait véritable vivre ensemble? Faut-il que l’Autre soit complice du pouvoir pour se faire accepter?

Dans sa présentation Icart pose trois questions : Quelle conception de la citoyenneté la télésérie présente-t-elle ? Quelle conception de l’intégration propose-t-elle ?

Quinze ans plus tard, qu’est-ce qui a changé ?

S’il est assez clair quelle conception de la citoyenneté et de l’intégration la série proposait dans les années 1990, il est beaucoup plus difficile de déterminer quel effet une série comme Jasmine aurait au lendemain de la crise des accommodements raisonnables. Je doute que la télésérie soit rediffusée aujourd’hui. Comment situer Jasmine dans la foulée de la résurgence du «nous» comme cadre de référence et du virage juridique dans la négociation des conflits interculturels : élaboration de chartes de citoyenneté et de laïcité, la signature de contrats sociaux par les nouveaux arrivants, etc.

Il est légitime de poser la question si la série n’était pas plutôt une eulogie pour une certaine conception de la société québécoise qu’une célébration et quelle forme prendrait une série du même genre aujourd’hui.

En rétrospective, on ne peut s’empêcher de se demander qu’est-ce qui a pu bien échapper aux réalisateurs de la série et aux partisans de la vision qu’elle défend pour que 15 ans plus tard, on se retrouve plus que jamais confrontés à ces conflits et à des politiques interculturelles beaucoup plus dogmatiques et rigides qui risquent d’exacerber ces conflits. Je pose la question à M. Icart : quel est donc l’angle mort de Jasmine ?


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